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LE CONTEXTE HISTORIQUE DU SHIATSU

Geschiedenis Shiatsu afb 3

Aujourd'hui, nous publions non seulement le dernier épisode de la série de Dominique Respens sur les Cinq Shen, mais nous commençons également une nouvelle série. Dans quatre parties, Viorel Mihai partage avec nos lecteurs ses réflexions sur l'histoire du Shiatsu. Mihai est né en Roumanie. Intéressé dès son plus jeune âge par la thérapie manuelle, il a suivi une formation de cinq ans en physiothérapie à la faculté de médecine et de pharmacie de l'université de Bucarest, ainsi qu'une formation intensive en Shiatsu aux États-Unis. Au cours des vingt dernières années, il s'est consacré à la gestion de sa propre entreprise. Il donne ensuite des cours de Shiatsu et exerce dans son cabinet. Pendant son temps libre, il se consacre à une autre passion : l'histoire, et plus particulièrement l'histoire du Shiatsu.

Ce texte est initialement paru comme dernier chapitre du livre « The Essence Of Shiatsu » de Mike Mandl (2025). Viorel a non seulement autorisé la rédaction du newsletter de la FBS à traduire le texte, mais il a également fourni une nouvelle version contenant de nombreuses nouvelles perspectives.

Introduction

Les traitements thérapeutiques axés sur le contact humain ont toujours dépendu et dépendront toujours de l'expérience subjective de chaque praticien. L'évaluation et le traitement sont toujours basés sur l'interprétation par le praticien des sensations tactiles perçues. Un nœud sous la peau d'un client peut être une zone sensible présentant une tension musculaire hypertonique ou un secteur Jitsu déséquilibré d'un méridien qui réclame une dispersion.
Un thérapeute exercera de la pression pour rétablir l'équilibre physiologique neuromusculaire, un autre exercera de la pression dans le but de rééquilibrer le Kyo et le Jitsu dans le méridien, les déficits et les excès dans le flux Qi. Tout dépend de la vision du thérapeute, mais pour le client, un nœud est un nœud. Il peut être douloureux, il peut limiter les mouvements. Et nos expériences communes témoignent de l'efficacité de la pression des doigts dans le traitement des nœuds. Mais la question reste ouverte : le nœud a-t-il été réduit ou résolu en traitant les caractéristiques neuromusculaires ou en harmonisant Kyo et Jitsu ? Était-ce l'un des deux, les deux ou aucun des deux ? Nous ne le saurons probablement jamais avec certitude.

En attendant, les praticiens du Shiatsu continuent de s'accrocher à un modèle théorique auquel ils peuvent s'identifier pour exercer la pression des doigts. Ils sont parfois tellement absorbés par cela qu'ils ont tendance à oublier qu'il ne s'agit que d'hypothèses.
Quelle que soit leur conviction quant à la validité du modèle choisi, quelle que soit la force des arguments qui le soutiennent, quelle que soit la fréquence incroyable avec laquelle il a été confirmé dans la pratique, ils ne sauront jamais avec 100% de certitude comment fonctionne exactement le toucher humain (ou la pression des doigts, dans le cas du Shiatsu).

Il y a toujours eu des différences entre les fondements théoriques et la pratique de chaque thérapie manuelle. Il y en aura toujours. Le toucher sera toujours disponible, tout comme nos tentatives à comprendre la puissance de ce toucher resteront toujours insuffisantes.
Malgré la sagesse des anciennes doctrines médicales et tous les progrès médicaux dont nous bénéficions aujourd'hui, nous ne savons toujours pas comment fonctionne le toucher humain. Les thérapies manuelles ont toujours été confrontées au défi de construire une base théorique solide. Ce défi est devenu encore plus grand à la fin du XIXe siècle, lorsque les soins de santé, tant dans l'hémisphère occidental qu'en Asie orientale, ont été progressivement dominés par la médecine dite moderne. Dans ce contexte, les autorités médicales ont exigé que les interventions thérapeutiques basées sur les doctrines médicales traditionnelles soient complètement abolies. Dans certains cas, elles ont même tenté d'y parvenir de manière peu douce. Dans le même époque, certains ont plaidé en faveur de l'adoption d'explications théoriques modernes pour toutes les techniques thérapeutiques.

Cette histoire du shiatsu est le chapitre moderne de la recherche d'une base théorique solide pour l'application de la pression des doigts. Dans ce texte, je présenterai brièvement les principales stratégies idéologiques utilisées au cours de cette recherche, en accordant une attention particulière au contexte social, culturel et politique.

Sur la base de mes recherches, j'ai pu constater que l'une des caractéristiques de l'histoire du shiatsu était une grande sensibilité aux tendances socioculturelles changeantes et aux influences politiques, au détriment des connaissances et des besoins cliniques réels.
Le développement du Shiatsu a donc été beaucoup plus influencé par ces tendances et influences extrinsèques que par des facteurs intrinsèques. En fait, ces derniers ont eu une influence quasi insignifiante.

Cela pourrait expliquer pourquoi l'histoire du Shiatsu a connu des ruptures radicales avec le passé et pourquoi son propre passé a parfois même été nié. Mais, comme mentionné précédemment, ce n'est pas l'activité clinique quotidienne qui a exigé le rejet du passé. C'est la pression sociale extrinsèque qui a exigé cette rupture avec le passé en faveur d’une identification à un avenir incertain. Par conséquent, nous observons souvent des transformations théoriques radicales qui, étonnamment, ne sont ni précédées ni suivies de changements ou de progrès significatifs dans le répertoire technique. Cela soulève la question de savoir si les changements radicaux mentionnés étaient réels et perceptibles dans la pratique ou s'ils n'étaient que déclaratifs. Ces voies, ont-elles été empruntées sous pression de nouvelles normes sociales et culturelles ou s'agissait-il de mesures nécessaires imposées par la pratique clinique réelle?
Je suis convaincu qu'aucun de ces changements n'a contribué à l'émergence d'une base théorique solide pour l'application de la pression des doigts dans le Shiatsu.

Première partie : L'origine du Shiatsu

1.1 Le contexte historique : le Japon au début de l'ère moderne

Le Shiatsu est né au début de l'ère moderne au Japon, une période très compliquée dans l'histoire de l'archipel. Deux mots décrivent cette période de manière concise et pertinente : occidentalisation et désasiatisation.
Vous connaissez probablement le terme « occidentalisation », mais le second est peut-être moins clair.

L'occidentalisation a consisté en un effort national colossal visant à importer activement la civilisation occidentale à tous les niveaux et dans tous les domaines de la société japonaise. Ce projet a complètement transformé le Japon. La détermination et la rapidité avec lesquelles le Japon s'est occidentalisé sont sans précédent dans l'histoire de tout autre pays.
Le revers de la médaille est la désasiatisation, un terme inventé par le célèbre idéologue japonais Fukuzawa Yukichi, le « Benjamin Franklin du Japon ». La désasiatisation du Japon était une entreprise stratégique à double volet. D'une part, elle visait à protéger le Japon de la menace de l'impérialisme occidental, qui considérait l'Asie tout entière comme une région sous-développée dominée par des cultures primitives.

Selon Urs Matthias Zachmann, l'Asie représentait « la civilisation chinoise, en particulier le confucianisme, et ses implications cosmologiques, l'ordre mondial sino-centrique ».1 La discrimination raciale était fondée sur des constructions idéologiques telles que « la race blanche supérieure »2, qui avait le droit d'apporter la civilisation aux régions primitives du monde et de dominer toutes ces différentes « races non blanches »3, y compris, bien sûr, toutes les races et nations asiatiques. Ayelet Zohar décrit comment le Japon, pour sa part, a tenté de « se distancier conceptuellement de l'Asie, pour ensuite, quelques décennies plus tard, revenir en tant que puissance conquérante et impériale »4.

En bref, le shiatsu est né à une époque de changements profonds, alors que le Japon se réinventait, reniait son propre passé et adoptait une identité fictive : une crise identitaire profonde dont le pays ne s'est toujours pas complètement remis. Une citation tirée de l'article de Fukuzawa Yukichi portant le titre pamflaitaire « Leaving Asia »5 résume l'orientation idéologique du Japon au début de l'ère moderne. Je cite : « Ainsi, nous avons non seulement aboli les anciennes coutumes du Japon, mais nous avons également créé une nouvelle tendance dans l'ensemble de l'Asie. Notre principe peut se résumer en un mot : la désasiatisation. Bien que notre pays, le Japon, soit situé à la périphérie orientale de l'Asie, l'esprit de son peuple s'est déjà débarrassé de l'arriération de l'Asie pour embrasser la civilisation occidentale. (...) Lorsqu'il constate que les seigneurs de Chine et de Corée en sont encore trop fascinés pour savoir ce qu'est la science, le savant occidental sait immédiatement que le Japon n'est pas un pays du Yin-Yang et des Cinq Éléments. »6

1.2 L'histoire de la médecine dans le Japon moderne

Au Japon, la médecine chinoise a été activement adoptée entre le VIIe et le IXe siècle après avoir été introduite dans les îles par les kentōshi, les missions officielles japonaises en Chine7. Au cours des siècles qui ont suivi, les érudits médicaux japonais ont adopté des attitudes très diverses à l'égard de la médecine chinoise. Au Japon, les connaissances médicales importées ont subi toutes sortes de transformations. Les doctrines médicales et les modalités d'intervention ont été triées en fonction de leur pertinence, adaptées, affinées, parfois mises à jour et même parfois améliorées. Dans de rares cas, certaines questions ont même été remises en discussion. Les contacts des érudits médicaux japonais avec la médecine néerlandaise au XVIIIe siècle8 ont mis en évidence certaines incohérences dans les modèles traditionnels relatifs à l'intérieur du corps humain, jetant ainsi les bases d'une nouvelle attitude auparavant inimaginable : le rejet de la médecine chinoise.

En 1754, trois chercheurs ont obtenu la première autorisation officielle de disséquer un cadavre. L'un d'eux était un jeune médecin de Kyoto, Yamawaki Toyo (1705-1762)9. Les trois ont publié leurs conclusions dans un document intitulé Zoshi, « À propos des intestins », qui comprenait « six pages d'explications et quatre pages de croquis ». Zoshi déclencha une vrai « vague de dissections » qui aboutit à la publication en 1774 du « Katai Shinsho » (Nouveau livre sur l'anatomie), « le premier texte médical anatomique japonais-occidental traduit selon des normes professionnelles »10. La précision et l'exactitude des graphiques du Kaitai Shinso furent rapidement reconnues par les scientifiques médicaux japonais et portèrent un coup dur à la médecine traditionnelle, ce qui provoqua immédiatement une réaction en chaîne dans la communauté médicale japonaise. La dissection fut renforcée et l'enthousiasme pour l'étude des livres médicaux néerlandais conduisit à la création d'une école de « médecine néerlandaise » : Ranpo. Les érudits médicaux japonais sont parvenus à deux conclusions importantes : « les illustrations chinoises approximatives des organes n'étaient pas fiables » et « les cartes anatomiques des livres médicaux néerlandais étaient précises et méritaient d'être étudiées avec soin »11.

historische achtergrond shiatsu 1

Le syncrétisme médical précoce au Japon a été officiellement approuvé par le shogunat, qui a ordonné la création de l'école de médecine de Kofu sous la direction du médecin impérial spécialiste d'acupuncture Ishizaka Sotetsu (1770-1841), qui tenta de « réécrire le système théorique qui sous-tend la médecine par l'acupuncture et la moxibustion à partir de ses connaissances de la médecine occidentale »12.

Isihizaka Sotetsu ne considérait pas que la médecine occidentale était en contradiction avec la médecine chinoise, mais qu'elle pouvait au contraire aider à mieux la comprendre. Il estimait également que les classiques chinois « devaient être entièrement réécrits, car ils avaient été fortement corrompus au fil du temps ». Ishizaka rejetait les concepts traditionnels tels que les cinq viscères et les six intestins, la combinaison des nutriments et des défenses (栄気), les défenses elles-mêmes (衛気) et le Qi Ancestral (宋気). Il remplaçait les nutriments et les défenses par les artères, les défenses par les veines et le Qi Ancestral par les nerfs13.
Le fait que le système théorique ait été révisé de manière aussi approfondie signifie que les érudits japonais étaient convaincus que les méthodes de traitement traditionnelles étaient cliniquement efficaces, mais que les systèmes théoriques qui les soutenaient étaient incohérents, obsolètes et déformés. En bref, l'objectif était de conserver le noyau technique de la médecine traditionnelle, mais de le greffer sur un nouveau cadre théorique. En fait, le résultat fut une version actualisée et réformée de la médecine chinoise. Cette voie idéologique est décrite comme un syncrétisme médical ou une hybridation de la médecine traditionnelle. Bien que le temps ait montré que cette fusion n'était pas viable, il existe encore des enthousiastes qui croient que les doctrines médicales traditionnelles peuvent être réformées, réinterprétées et modernisées.

historische achtergrond shiatsu 2

Le Kanpō, la médecine traditionnelle japonaise à base de plantes inspirée par la MTC, a également été minutieusement disséqué et ses composants pratiques ont été dissociés de leurs fondements théoriques d'origine. Ils ont été étudiés dans une perspective médicale moderne, puis greffés sur les connaissances médicales occidentales. Le schéma consistait à déconstruire la médecine traditionnelle, à séparer les modalités pratiques de leurs raisonnements théoriques et à reconstruire des thérapies hybrides améliorées basées sur les modalités traditionnelles, fondées sur les connaissances médicales modernes.

L'émergence du shiatsu se situe environ un siècle après le boom de la dissection qui a mis en évidence « les incohérences des modèles traditionnels de la structure interne du corps humain ».
Entre-temps, le fameux syncrétisme médical a été abandonné lorsque le Japon a décidé de réformer radicalement son système de santé. Avec beaucoup d'enthousiasme et sans pratiquement aucune résistance, le Japon a remplacé dès 1874 son système médical basé sur le Kanpō par un système médical moderne inspiré du modèle allemand, exactement un siècle après la publication du « Katai Shinsho » en 1774.

L'élite de la communauté médicale formée à l'occidentale de l'université impériale de Tokyo considérait le Kanpō comme « un vestige non scientifique du passé féodal qui n'avait plus sa place dans le Japon moderne »14 et c'est ainsi que le Kanpō devint initialement une « cible de répression ». Le déclin du Kanpō a atteint son apogée en 1895, à la fin de la première guerre sino-japonaise, lorsque « le parlement a rejeté une pétition pour la survie du Kanpō » et que le gouvernement Meiji a ensuite décidé de l'abolir15. Dans la pratique, cependant, les objectifs monopolistiques et la répression totale du Kanpō se sont avérés irréalistes et irréalisables, car même certains praticiens de la médecine occidentale utilisaient parfois des méthodes ou des remèdes traditionnels dans leur pratique quotidienne.
Une grande partie de la population, en particulier dans les régions reculées, avait du mal à accéder aux soins de santé basés sur la médecine occidentale, de sorte que les praticiens du Kanpō ont continué à offrir leurs services tout en essayant d'intégrer des connaissances scientifiques plus modernes dans leur pratique.
Ainsi, le syncrétisme médical et les pratiques médicales hybrides sont devenus une tendance courante dans le Japon moderne.

(lisez la suite dans un prochain numéro)

 

1     Urs Matthias Zachmann, « China and Japan in the Late Meiji Period ».

2     Urs Matthias Zachmann, « China and Japan in the Late Meiji Period ».

3     Urs Matthias Zachmann, « China and Japan in the Late Meiji Period ».

4     Ayelet Zohar, « Introduction : Race and Empire in Meiji Japan », dans The Asia-Pacific Journal, volume 18, numéro 20, numéro 2, ID de l'article 5496, 15 octobre 2020).

5     Fukuzawa Yukichi, « On De-Asianisation » publié dans le journal Jijishimpo du 16 mars 1885. Le titre original est « Datsu-A Ron », traduit comme « Partir de l’Asie », qui peut également être traduit par « Adieu l’Asie ».

6     Fukuzawa Yukichi, « On De-Asianisation », publié dans le journal Jijishimpo du 16 mars 1885.

7     Douglas Sherwin Fuqua, « The Japanese missions to Tang China and maritime exchange in East Asia, 7th-9th centuries ».

8     Lorsque le shogunat prit le pouvoir, il adopta une politique isolationniste très marquée. Tous les étrangers présents au Japon furent expulsés. L'objectif était de mettre un terme aux activités des missionnaires portugais trop zélés qui voulaient convertir le Japon au christianisme. Les marchands néerlandais furent les seuls Européens à conserver l'accès au pays : ils étaient autorisés à faire du commerce via l'île de Dejima, située au large de Nagasaki, une position privilégiée qu'ils conservèrent jusqu'à la période Meiji. Les médecins de bord néerlandais étaient ravis de montrer leurs manuels médicaux à leurs confrères japonais (note de la rédaction).

9     Masayoshi Sugimoto, David Swain, « Science & Culture in Traditional Japan », Tuttle Publishing, 2016. p. 144.

10   Masayoshi Sugimoto, David Swain, « Science & Culture in Traditional Japan », p. 318.

11   Masayoshi Sugimoto, David Swain, « Science & Culture in Traditional Japan », p. 381 ;

12   Toshihiro Togo, « Textbook of Traditional Japanese Medicine. Ancient to Edo », p. 15

13   Toshihiro Togo, « Textbook of Traditional Japanese Medicine. Ancient to Edo », p. 15

14   Alexander Bay, « Beriberi, Military Medicine and Medical Authority in Prewar Japan » dans Japan Review, n° 20, 2008, pp. 111-156.

15   Kuriyama Shigehisa, « The Historical Origins of Katakori, Nichibunken » dans Japan Review : Bulletin of the International Research Center for Japanese Studies, 1997

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